20 octobre 2013

Entrevue décalée réalisée par Marie Fontaine

Qu’est-ce qui vous distingue des autres écrivains ?

 Je ne suis pas écrivain je suis un médecin qui a cessé par la force de l’âge de l’être. Je m’amuse  donc à écrire comme d’autres jouent au bridge.

Que faites-vous si l’on vous décerne le prix Nobel de littérature ?

Comme je ne suis pas Jean-Paul Sartre, je le prends.

Supposez que vous êtes le crayon ou le stylo qui se balade sur la page blanche. Qu’avez-vous envie de dire à la mère qui vous tient.

 La question posée indique implicitement que le crayon un désir. Donc, une conscience. On ne sait pas s’il est noté la parole mais il ne lui est pas interdit de penser et de formuler dans son fort intérieur ce qu’il veut. Dans l’hypothèse (peu probable, hein Marie ?) où je suis ce crayon, j’ai envie de dire à la main qui me tient que j’en ai marre. Marre d’être une chose. Marre d’être dépendant de la volonté de cette main. Marre de n’avoir aucune autonomie. Marre d’être déterminé. Mon problème, c’est le problème de la liberté. Tous les crayons, comme moi y pensent.

Si encore la main me tient, passe encore. Elle a besoin de moi, cette main. Non seulement je lui suis nécessaire pour expliciter sa pensée, mais je sens je sens ses doigts chauds m’envelopper. Je prends l’air. Je cours sur les lignes du papier. J’existe. J’ai l’illusion d’exister. Et puis, je lis. Je sais ce que l’auteur couche sur la feuille. Je connais ses pensées, ses hésitations, son humeur . Bref, je sers à quelque chose. Je sers à ce pourquoi j’ai été fabriqué. Dans ces moments-là, je ne m’ennuie pas car je suis distrait de mon humble condition de chose.

Le plus terrible c’est quand la main m’abandonne. Alors là c’est l’horreur ! Je retombe dans l’immobilité et l’obscurité du tiroir. Le vertige existentiel lié à ma condition me reprend et m’angoisse. Je pense à la mort. Au rien. À la vanité de mon existence. Je me déteste dans ce trou. À quoi bon me distraire de temps en temps si c’est pour mourir à la fin ? Et puis, je ne suis plus tout jeune. Ai-je encore assez d’encre dans mes veines pour tenir un bout de temps ? Ne suis-je pas en train de me de me dessécher à ne rien faire ? Pourquoi donc la main ne revient-elle pas me chercher ? Sans elle, je ne suis rien.

Un jour viendra, je le sais, je suis lucide, ou la main, irritée de ma sécheresse, va me secouer comme un prunier pour faire sortir les quelques micro gouttes  de sang qui me restent. Devant mon improductivité, elle va finir, nonchalante et sans même me regarder, par me jeter. Je finirai, seul, sans fleurs, couronne ni épitaphe, broyé avec d’autres inutiles dans mon genre. Au fond d’un gouffre sans nom auquel finalement, je préfère ne pas penser. En fait, la main s’est servi de moi mais ne m’a jamais véritablement aimé.

Pensez-vous que les lecteurs qui lisent en numérique soit des radins ?

 Peut-être certains le sont. La radinerie existe. Donc, pourquoi pas dans cette catégorie de lecteurs ? Plus sérieusement, je pense que les temps sont durs pour tout le monde. La lecture numérique offre, souvent à bas coût, des livres de qualité. Bien sûr, il faut chercher. Regarder la couverture, télécharger un extrait, lire les commentaires des lecteurs pour se faire une idée. Ne pas se contenter de choisir les livres qui occupent les premières places.

Cependant, je pense que le problème va plus loin que la simple radinerie. Internet a déjà bouleversé l’histoire des droits d’auteur en musique. Les gens, qui sont prêts à payer des sommes folles pour avoir le dernier gadget à la mode, veulent pour la musique et maintenant pour la lecture, du gratuit. Parfois même, la tentation du téléchargement illégal pointe son nez chez les plus honnêtes. Pourquoi cela ? Je n’ai pas de réponse

Normalement, tout travail mérite salaire. Sans doute cette considération est-elle celle d’une  » Has Been »… Certains utilisateurs d’Internet sont comme des enfants. L’hédonisme est roi. Je veux ça. Tout de suite. Si personne ne me voit, je le prends. Si d’autres le font avec moi (et il se trouve qu’ils sont nombreux) peut-être irai-je même jusqu’à signer une pétition anonyme ou défiler dans la rue réclamer cette gratuité. Pourquoi pas après tout? N’est-il pas dans l’air du temps d’attendre tout d’autrui et rien de soi ?

Que vous inspire cette citation de Nathalie Sarraute : « C’est une grande erreur que de parler d’écriture féminine ou masculine. Il n’y a que des écritures tout court et plus elles sont androgynes mieux ça vaut »

Dans le cadre de cette interview et vu le peu de compétences que j’ai en la matière, je vais, comme Marie m’y invite, essayer (et ce n’est pas chose facile) de dire ce que cette citation m’inspire. Fort heureusement, il n’est pas question de l’élucider jusqu’au bout.

Confusément, je sens que Nathalie Sarraute, comme elle l’a toujours fait, cherche (grâce a des mots qu’elle a spécifiquement choisis) à déstabiliser son lecteur et à faire vaciller ses certitudes. Je vais donc y aller à pas de loup.

Prenons la première la première partie de la phrase : « C’est une grave erreur que de parler d’écriture féminine ou masculine ».  Pourquoi diable est-ce une erreur de parler d’écriture féminine ou masculine ? Cela n’est pas dit par Madame Sarraute. On ne sait pas pourquoi. C’est comme ça et pas autrement. Nous n’avons qu’à nous le tenir pour dit. Tout ce qu’on sait, c’est que c’est très très grave.

Voyons la suite : « Il n’y a que des écritures tout court » jusque-là, ça va. Rien de très compliqué. Tout le monde comprend. Même si chacun se demande où la dame veut en venir.

On commence véritablement à entrapercevoir ce que Nathalie Sarraute cherche à dire par la seule grâce de la dernière partie de la citation: « Et plus elles sont androgynes mieux ça vaut ». Cette phrase nous apporte, en effet, le premier éclairage. Quand je dis éclairage, c’est vite dit. Car l’éclairage que donne Nathalie rend les choses encore plus obscures, ne trouvez-vous pas ? Allez savoir ce que Madame Sarraute veut dire : « plus elles sont androgynes, mais ça vaut ». Pourquoi ça irait beaucoup mieux une écriture androgyne ? Je vous le demande.

Je vois bien que vous attendez tranquillement que je ma dépatouille avec ça. Après tout, c’est à moi que cette question absconse est posée. Pas à vous. C’est donc à moi de trouver un sens. Et à défaut de sens, de dire ce que ce que cela m’inspire. Marie Fontaine m’amuse dans de beaux draps avec son interview décalée. Décalée, c’est le mot. Me voilà bien embêtée. À tourner autour du pot. Avec une réflexion qui patine. Sans pouvoir avancer d’un seul iota.

Bon. Courage.Allons-y. Plongeons dans l’opacité signifiante des mots. Car ce n’est sûrement pas pour rien que Nathalie Sarraute a choisi de les mettre sous sa plume. Autant qu’il m’en souvienne, cette femme aimait la précision et ne parlait jamais pour ne rien dire. Il est donc grand temps, que, moi aussi, je m’y mette. Que je scrute, que j’aille au fond. Bref, que je creuse.

Si mes souvenirs sont bons, un androgyne ( ou une gynandre)  est une personne qui mélange en elle-même les caractères de l’homme et de la femme. Un homme/femme ou une femme/homme, si l’on préfère. Donc, l’androgynie, comme concept humain, c’est à peu près clair. Là où les choses se compliquent, c’est que Madame Sarraute accroche ce qualificatif à l’écriture. L’écriture se doit d’être androgyne, c’est-à-dire ni féminine et ni masculine ( ou les deux).

Bon, vous voyez bien que je me moque un peu. Je ne devrais pas. Madame Sarraute est une grande dame (homme ?) de la littérature qui suggère que toute bonne littérature ne peut sortir que d’un auteur qui possède en lui une double personnalité Homme/Femme. Ça n’est pas idiot du tout. Au contraire, à bien y réfléchir, c’est très profond. En effet, depuis que Freud nous l’a montrė, on soupçonne ces deux penchants chez tout le monde . On le sent bien, même soi-même. Donc pourquoi ce mélange des genres mais n’existerait pas chez les auteurs qui tentent de mettre en mots ce que les autres taisent ?

Mais ce n’est pas tout. La rumeur rapporte que Madame Sarraute a été l’initiatrice du nouveau roman. Qu’est-ce qu’un nouveau roman ? C’est un roman qui se doit d’être épuré de toute intrigue, personnage ou description, pour laisser la place au seul tropisme de l’auteur. Exit Balzac, par exemple. Les personnages impersonnels de Nathalie Sarraute tentent de mettre en mots la fine pointe du réel dans leur désir de faire saisir au lecteur les vibrations les plus infimes de leurs émotions et de leur manques…. C’est peut-être ça une écriture androgyne.Ce nouveau roman cherche à faire du neuf en déconstruisant ce qu’était préalablement le roman ( au point que Sartre lui-même en parle comme comme d’un anti roman.

J’imagine alors que si vous écrivez des romans un tant soit peu machiste, des polars, thrillers, de la science-fiction par exemple, vous ne ferez sans doute pas partie de la bienheureuse catégorie des androgynes ( ou des nouveaux romanciers) seuls capables de produire une écriture de qualité. Si vous prenez votre plume pour écrire des trucs de femmes, passionnels et romanesques, vous passerez illico dans la catégorie des insignifiantes, des gnangnans et votre écriture ne voudra pas non plus un seul clou.

Je vais continuer à me moquer. Au vu des romans qui occupent le top des meilleures ventes de l’express ou du top 100 d’Amazon, je doute que le courant de pensée de Madame Sarraute ait fait école auprès du public. Le monde contemporain cherche le divertissement, l’exotisme, les belles histoires et donc l’évasion du réel. Il laisse peu de place au mystère de l’existence ou à la tête de la vérité.

Un grand merci à MANOU Fuentes

Marie

http://mariefontaine.kazeo.com/l-entrevue-decalee/n-6-manou-fuentes,a3839627.html

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